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Les visages du masque

Depuis quelques mois s’actualise et s’impose à nous la question du masque. Bien sûr, il s’agit d’un masque particulier, moyen utilisé pour se protéger de la contamination virale, sans autre raison d’être. Cependant, son usage, répandu, conseillé, obligatoire même, nous conduit à revisiter certains de nos comportements et à nous interroger sur les rapports à autrui, amicaux ou sociaux, posant la question des éléments fondateurs de notre identité, de notre lien au monde, de notre liberté d’être. Porter un masque lors de nos interactions sociales est loin d’être anodin. La place symbolique du masque dans notre univers mental est très archaïque, profondément ancrée depuis des temps primitifs, influant sur nos façons d’appréhender aujourd’hui cet élément, apparaissant dans un cadre plus vaste de modification de nos modes de vies.

Cet article se donne pour objectif d’étirer des fils à partir de la notion de masque, voir où cela mène…

Le masque social ou persona

Des forces s’organisent très tôt dans l’enfance, au sein du système psychique, au service de la mise en conformité avec les exigences et les souhaits de l’environnement. Un personnage est créé, appelé persona, intermédiaire entre le moi et le monde extérieur. Nous donnons à voir une représentation de nous pour les autres. Une apparence, une sorte de masque destiné à nous présenter au monde, pour être inclus dans celui-ci. Nous disposons de plusieurs masques : Le familial, le professionnel, l’intime, parmi d’autres. Et à l’intérieur de ces rubriques, les sous-masques : par exemple, nous ne sommes pas tout à fait le même avec tel ami qu’avec tel autre, nous donnons à voir des aspects de nous différents selon que nous sommes avec nos parents, ou avec nos enfants, nous n’interagissons pas de la même façon avec notre supérieur hiérarchique qu’avec un membre de notre équipe. De plus, nos interlocuteurs ne sont pas neutres ; ils projettent une image sur nous (tout comme nous le faisons pour eux) , nous considèrent d’une certaine manière, fonction de leurs a-priori, de leurs croyances, de leur histoire, ce qui nous influence aussi dans notre conduite.

Notre personnage évolue, se confronte à différents terrains. On peut avoir été timide et incapable de prendre la parole en public, et se révéler un jour, un orateur prenant plaisir à être écouté. On peut rester dans l’ombre en groupe, et être très à l’aise dans les relations intimes.

Dans la tragédie grecque, le masque de théâtre, figure d’un personnage appelé ‘PERSEPON’ a donné le nom de persona en latin, qui signifie ‘masque de l’acteur’. Ainsi s’origine le mot ‘personne’, qui, c’est à noter, est lui-même double : d’un côté il signifie un sujet humain (une personne) , de l’autre est utilisé dans le sens d’absence de sujet (il n’y a personne).

Nous sommes tous acteurs, présentant un visage différent selon les circonstances, endossant un rôle, pour ensuite en changer, apparaitre et disparaitre, comme sur une scène de théâtre. La capacité d’adaptation est mise en œuvre pour  évoluer au sein des groupes que nous fréquentons. Nous savons les regards sur nous, nous avons conscience d’occuper une place, nous avons un titre, un métier, une fonction, qui nous font exister socialement.

Le jeu des masques, reconnaissance d’identité

Aux jeux des masques se superposent les enjeux du paraitre et de l’être, pivot de l’identité.

Derrière le masque, quelqu’un existe, une identité cherche à être reconnue.

Le masque social cache les failles, les faiblesses, les doutes, les incertitudes. L’apparence est lisse, constante. ‘les autres s’en tirent mieux que moi, tout a l’air d’aller bien pour eux’. Oui, car je ne vois que la façade qu’ils me présentent.

Mais aussi le masque montre, révèle. L’homme de théâtre Alfredo Arias explique que le masque lui permet de jouer, de construire un personnage, de passer de l’exalté au retenu, ce qui aurait été impossible sans le masque. Le masque aide à transcender. Porter un masque est renoncer à une partie de soi, visage et expressions disparaissent, et tout doit être reconstruit. Avec le masque, le vêtement, la perruque, le travestissement, s’ouvre un monde nouveau, inconnu, à créer entièrement, au-delà de l’humain, du naturel. Où tout est possible. (entretien France Culture, Une séance au théâtre, Joëlle Gayot ,20/05/2018)

Le maquillage, de même est un révélateur, il accentue, met en valeur, atténue, et ainsi dévoile un nouveau visage. Il transforme, il façonne, c’est un acte créateur d’un nouveau moi. Ce qui est donné à voir est différent, amène d’autres échanges, un autre regard.

Parler, écrire, mettre en mots, n’est-ce pas une autre façon de masquer et de révéler? Pour être entendu, il faut traduire en langage compréhensible ce que nous voulons dire. Il faut donc se mettre en phase, et mettre en phrases, mettre en scène, créer des personnages, faire vivre des situations, adopter un langage compréhensible pour l’interlocuteur, ou le lecteur, faire un effort d’adaptation. Est-ce qu’alors nous disons le vrai de nous ? ou ne trahissons-nous pas un peu notre pensée, pour ne pas risquer d’être mal compris ? car enfin, l’autre ne doit pas tout savoir, percer nos pensées les plus secrètes. Nous ne donnons à entendre que ce qui est acceptable, nous choisissons, trions.   Mais d’un autre côté, sans un autre pour lire, écouter, qu’aurions nous à dire de nous ? cela existerait-il même ?

Ainsi le rapport à l’autre oblige à aller au-delà de soi, à créer, à transcender qui nous sommes, à opérer un léger décalage, à s’inventer sans cesse. A se trahir aussi. A quitter son moi. Pour mieux le retrouver?

Les trois rôles du masque : Dissimulation, métamorphose et épouvante.

Ce sont les trois fonctions essentielles et elles se superposent : le masque camoufle, travestit, et fait peur.

La disparition du visage crée une angoisse métaphysique fondamentale : on ne sait pas qui est en face, peut-être un ennemi, il inspire la peur. En même temps que le masque dissimule, il amplifie et  exalte :

‘ ça dissimule quelqu’un mais ça lui donne une forte personnalité,  vous vous occultez mais pour réaffirmer quelqu’un d’autre vous ne disparaissez jamais avec un masque , au contraire, vous êtes double ou triple ou quadruplement présent’  (Ibid, Alfredo Arias France Culture)

A l’origine, le masque vient de la forêt, il est fait de feuilles, de fibres et de bois. Une divinité incarnée sort de la forêt. Le masque est l’intermédiaire entre l’homme et le ciel, il est médiateur, établit un lien avec l’extraordinaire, l’inattendu, le mystique, le sacré.

Sous le masque,le visage, cette fiction de soi, disparait. Or, la disparition du visage interpelle, attire, indigne, nous renvoie à nous, à l’essence de l’être, à l’interrogation fondamentale, qui est ce je derrière le masque, pourquoi sommes nous là ?

Avec la transfiguration, le masque ouvre la porte à cette possibilité de se connaitre, de se révéler. Les expériences du clown, ou du masque de comedia del arte, amènent à vivre des facettes de soi inconnues, l’imaginaire permet de libérer le réel. C’est aussi l’art de chercher tous les personnages en soi, y compris ceux qui sont cachés, qui n’ont jamais été dévoilés, qu’on n’a pas osé faire exister. .

Nous avons appris à ne pas nous ‘cacher derrière le masque’. C’est fort mal considéré, et se montrer, se dire, est au contraire valorisé, la représentation de soi est une occupation très prisée. Pourtant, se cacher est se préserver, se rassembler, se retrouver. L’individu contemporain, aux prises avec d’énormes exigences à  être soi, à se construire, à réussir, à être autonome etc.. ce sujet sous pression a besoin de s’extraire, de se démobiliser pour souffler, de disparaître, de changer de personnage pour échapper ‘à la nécessité d’une mobilisation trop prenante’. ’Dans ce contexte, la relâche de l’effort d’être soi est parfois une tentation.’ (David le Breton, Disparaitre de soi, éditions Maitailié).

Chacun éprouve la nécessité de s’alléger de sa responsabilité d’être, de changer de peau, de comportement afin de se soulager d’être soi. Ce peut être pour le meilleur, se libérer momentanément de la pression en étant un autre dans des activités différentes, en jouant d’autres rôles, en étant ‘anonyme sur les chemins’ (Ibid.) .Ce peut être pour le pire aussi : La violence des réseaux sociaux à laquelle nous avons fini par nous habituer peu ou prou, celle de ceux qui énoncent des horreurs sous pseudonyme : violence de l’être qui avance masqué et n’a plus la retenue sociale, déresponsabilisé, osant ce qu’il ne dirait pas en face, face au visage de l’autre.

Qui est derrière le masque, l’apparence, le personnage public ? Que souhaitons nous conserver dans l’ombre ? Quels sont nos secrets précieusement enfouis ?  Faut-il montrer, peut-on montrer ? n’y a-t-il pas une part de nous, absolument autre, même à nos propres yeux, et qui ne pourra jamais être vue ? Par ailleurs, ce que nous cachons ou croyons cacher soigneusement, n’est-il pas justement mis en évidence ? Les fissures dans le masque ne révèlent-elles pas notre énigme fondamentale ?

‘Quand vous me verrez, Allez, Ce n’est pas moi’  (Henri Michaux, Petit)

 

a bas les masques
Gérard DETRAIT